Histoire, origines et secrets du cocktail Mojito
- Crêperie Bretonne Le Dinan

- 4 sept. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 heures
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Il y a des cocktails que l'on commande par habitude, et d'autres que l'on commande parce qu'on en a envie. Le mojito appartient à la seconde catégorie : il arrive en tête des recherches dans 84 pays, et pourtant il n'a rien d'un compromis. Derrière ce mélange de rhum blanc, de menthe, de citron vert et d'eau gazeuse se cache une histoire de cinq siècles, née à Cuba et façonnée par des corsaires, des barmen de génie et un certain Ernest Hemingway. Nous vous racontons ce parcours, et pourquoi vous pouvez le déguster sur la terrasse de la Crêperie Bretonne Le Dinan, face à la Meuse, à Dinant.

Le cocktail le plus commandé dans le monde
Le cocktail Mojito est l'un des grands classiques de la mixologie mondiale : rhum blanc, menthe fraîche, jus de citron vert, sucre de canne et eau gazeuse, le tout servi sur glace pilée dans un verre long drink. Né à Cuba, probablement au XVIe siècle sous une forme primitive, il est aujourd'hui le cocktail le plus recherché dans 84 pays et le plus consommé en France. Son histoire mêle corsaires anglais, esclaves africains, distillateurs catalans et un écrivain américain à la soif légendaire. C'est cette histoire que nous allons retracer ici, de ses origines troubles jusqu'à sa domination planétaire.
Les origines obscures : El Draque, premier ancêtre du Mojito
Pour trouver la première trace du Mojito, il faut remonter à 1586 et à l'une des figures les plus redoutées des mers : Sir Francis Drake, corsaire anglais au service de la couronne britannique, surnommé "El Draque" par les Espagnols qui le craignaient autant qu'ils le méprisaient. Cette année-là, après des semaines de navigation épuisante dans les Caraïbes, Drake et son équipage souffraient de scorbut et de dysenterie. Faisant escale à Cuba, ils se tournèrent vers les remèdes locaux.
Les autochtones et les esclaves africains des plantations leur préparèrent un breuvage médicinal à base de tafia, précurseur rudimentaire du rhum distillé à partir de jus de canne à sucre fermenté, mélangé à du citron vert, de la menthe sauvage et du sucre. La menthe apaisait les troubles digestifs, le citron vert combattait le scorbut, le sucre rendait le mélange buvable. L'effet curatif fut suffisamment notable pour que cette boisson soit rebaptisée "El Draque" en hommage au corsaire, et c'est ainsi que certains historiens considèrent ce mélange primitif comme le tout premier cocktail de l'histoire.
Du tafia au rhum : la transformation décisive
Le tafia de l'époque de Drake n'avait rien du rhum blanc limpide que nous connaissons aujourd'hui. C'était une eau-de-vie âcre, trouble, peu raffinée, que l'on tolérait plus qu'on ne l'appréciait. La véritable transformation d'El Draque en Mojito est indissociable de la révolution industrielle et commerciale du rhum cubain au XIXe siècle. En 1862, un immigrant catalan du nom de Don Facundo Bacardí Massó fonde à Santiago de Cuba la distillerie qui allait porter son nom. Il met au point un procédé de filtration par charbon de bois qui produit un rhum blanc clair, léger et aromatique. Quand ce rhum vient remplacer le tafia dans la recette d'El Draque, le cocktail change de nature et de nom : il devient le Mojito.
L'étymologie du mot : un mystère en lui-même
L'origine du mot "Mojito" est aussi débattue que celle du cocktail. Deux théories principales s'affrontent. La première fait dériver le nom du verbe espagnol "mojar", qui signifie humecter, mouiller, imbiber. La deuxième, plus poétique, relie le mot à "mojo", un terme d'origine africaine signifiant charme ou envoûtement, importé à Cuba par les esclaves yorubas et bantous des plantations de canne à sucre. Selon cette théorie, les esclaves africains auraient attribué à ce breuvage des propriétés quasi magiques, capables d'apaiser les douleurs du corps et de l'âme. Cette hypothèse confère au Mojito une profondeur culturelle qui dépasse largement la simple recette de bar.
Une troisième piste, moins romantique mais défendue par certains historiens, rattache le terme à "mojito", diminutif cubain de "mojo", une sauce piquante à base de jus de citron et d'épices très répandue dans la cuisine antillaise. Le fait est que le nom officiel ne s'est fixé qu'au début du XXe siècle, lorsque le cocktail a commencé à être servi dans les bars de La Havane.
La Havane des années 1920 : le Mojito entre dans les bars
Les années 1920 marquent un tournant décisif dans l'histoire du Mojito. Cuba vit alors une période de prospérité et d'ouverture internationale. La Prohibition américaine (1920-1933), qui interdit la production et la vente d'alcool aux États-Unis, pousse des milliers de citoyens américains à traverser le détroit de Floride pour se rendre à La Havane, à seulement 150 kilomètres de Key West. Dans cette atmosphère de fête et de transgression, le Mojito s'installe définitivement dans les bars et les cafés de la capitale cubaine.
C'est dans ce contexte qu'un établissement devient mythique : La Bodeguita del Medio, une cantina de La Vieille Havane dont les origines remontent aux années 1940 (elle prend officiellement son nom en 1950). C'est là qu'Ernest Hemingway, qui vécut à Cuba de 1939 à 1960, aurait régulièrement savouré son Mojito. La phrase qu'on lui attribue, gravée aujourd'hui sur le mur du bar, est passée à la postérité : "Mon Mojito à La Bodeguita, mon Daiquiri au Floridita." L'authenticité de cette citation reste discutée par les historiens, mais peu importe : Hemingway et le Mojito sont liés pour l'éternité dans l'imaginaire collectif.
Les cinq ingrédients : une alchimie précise
La recette traditionnelle du Mojito repose sur cinq ingrédients dont aucun n'est accessoire. Le rhum blanc apporte la base alcoolisée : léger, floral, il laisse la place aux autres saveurs sans les écraser. Le jus de citron vert, pressé sur place, apporte l'acidité vive et le parfum agrumé. La menthe fraîche, de préférence de l'espèce Mentha spicata (menthe verte) plutôt que la menthe poivrée plus puissante, libère ses arômes lorsqu'on la froisse légèrement entre les mains ou qu'on la pile délicatement dans le verre. Le sucre de canne, en poudre ou en sirop, équilibre l'acidité. Enfin, l'eau gazeuse apporte la légèreté et, selon les bartenders cubains, active la libération des arômes de la menthe.
La technique de préparation est aussi importante que les ingrédients. L'erreur classique consiste à piler la menthe trop vigoureusement, ce qui libère les tanins amers des tiges et rend le cocktail âcre. Le geste juste est un pilage doux, presque caressant, qui froisse les feuilles sans les déchirer. La glace doit être pilée, jamais en glaçons entiers, pour que le froid se diffuse uniformément. Et la touche finale, le rinçage du verre à l'eau gazeuse avant d'ajouter le rhum, est un secret de bartender qui change l'équilibre aromatique du résultat.
Du cocktail cubain à la domination mondiale
Pendant une grande partie du XXe siècle, le Mojito reste un cocktail essentiellement cubain, peu connu en dehors de l'île et des cercles de voyageurs avertis. Son ascension mondiale est relativement récente. Dans les années 1990, la levée partielle de l'embargo américain sur Cuba et le développement du tourisme international contribuent à faire connaître la culture cubaine, sa musique, sa gastronomie et ses cocktails. Le Mojito débarque dans les bars européens et américains dans le sillage de la salsa et des cigares havane.
Dans les années 2000, sa popularité explose littéralement. Les grandes marques de rhum en font le cocktail emblématique de leurs campagnes de communication. Les bars du monde entier l'inscrivent en tête de leurs cartes. Sa recette, relativement simple à reproduire, en fait le cocktail idéal pour les amateurs qui souhaitent s'initier à la mixologie à la maison. Aujourd'hui, selon les données du magazine Drinks International, le Mojito est le cocktail le plus recherché dans 84 pays. En France, c'est le cocktail le plus consommé, toutes catégories confondues.
Les variations modernes : fidélité ou trahison ?
Le succès planétaire du Mojito a engendré une multitude de variantes : Mojito aux fruits rouges, Mojito aux framboises, Mojito à la mangue, Mojito pêche-basilic, Mojito sans alcool dit "Virgin Mojito" ou "Nojito". Ces déclinaisons font débat dans le monde de la mixologie. Les puristes cubains considèrent que toute modification de la recette originale dénature le cocktail. Les bartenders créatifs y voient au contraire la preuve de la vitalité d'un cocktail capable de se réinventer sans perdre son identité.
Ce débat est en réalité aussi vieux que la mixologie elle-même. Ce qui fait la grandeur d'un cocktail classique, c'est précisément sa capacité à servir de base, de référence, de point de départ. Le Mojito originel, avec ses cinq ingrédients et son équilibre parfait entre sucre, acide, amer et alcool, est une formule quasi mathématique. Les variations qui réussissent sont celles qui respectent cet équilibre en remplaçant un élément par un autre de même nature, sans rompre la logique interne de la recette.
Le Mojito à Dinant : une parenthèse cubaine face à la Meuse
À la Crêperie Bretonne Le Dinan, face à la Meuse, sur la Croisette à Dinant, le Mojito figure naturellement sur notre carte des cocktails. Non par effet de mode, mais parce que ce cocktail incarne quelque chose que nous partageons : le goût des produits vrais, des saveurs nettes, des moments simples qui restent gravés dans la mémoire. S'installer en terrasse face au fleuve, avec un Mojito bien frappé, les effluves de menthe fraîche mêlés à l'air de la Meuse et la Citadelle de Dinant en toile de fond, c'est une expérience qui n'a pas besoin de fioritures pour être mémorable. Cinq siècles d'histoire dans un verre, servis face à l'un des plus beaux paysages de Wallonie.

